Quand dans John Sinclair, John Lennon fait « You gotta, gotta, gotta, gotta, gotta, gotta, gotta, gotta, gotta, gotta, gotta, gotta, gotta, gotta, gotta set him free », de qui parle-t-il donc bon sang ? Il est l’heure de faire plus ample connaissance avec ce fameux John Sinclair.

Detroit, MC5 et baise dans la rue

Nous sommes à Detroit, Michigan, au milieu des années 60. Quelques groupes de la scène locale commencent à faire parler d’eux et notamment les MC5. Ils ont un tube et un rituel pour l’annoncer : le chanteur, Rob Ryner, s’approche de la foule et hurle « Kick Out The Jam Motherfucker ! », avant que Wayne Kramer et les autres ne balancent la sauce. En coulisse, un homme, leur manager, négocie le bouzin avec les proprios de salle, la police locale et les tourneurs. Ça finit rarement bien. Cet homme, c’est John Sinclair.

« À mes yeux, il n’y a qu’un seul moyen de décrire l’impact du rock & roll sur l’Occident et de lui rendre justice : affirmer que ça a été la chose la plus important de l’histoire de l’humanité. Ne laissez personne vous dire le contraire ! »

John Sinclair a une devise : « rock and roll, dope, and fucking in the streets ». Même si le message ne passe pas vraiment auprès des foules, Sinclair ne se décourage pas et se lance dans l’activisme politique. Le Black Panther Party lance un appel à la population blanche ? Bien, John Sinclair crée alors le White Panther Party, un collectif anti-raciste assez radical dont le programme se résume en 10 points :

  1. Soutien sans condition au programme / plateforme en dix points du Black Panther Party
  2. Prise d’assaut de la culture par tous les moyens nécessaires, incluant le rock & roll, la dope et l’amour libre
  3. Libre-échange des énergies et des biens matériels : nous exigeons la fin de l’argent !
  4. Nourriture, habits, logement, dope, musique, corps, soins médicaux : tout cela doit être gratuit. Pour tout le monde !
  5. Accès libre aux médias d’information : libérons la technologie de l’avidité de tous les salopards cupides !
  6. Libération du temps et de l’espace pour tous les être humains : supprimons toutes les limites artificielles
  7. Libération de toutes les écoles et de toutes les structures de pouvoir : débarrassons-nous des règles corporatistes et rendons les bâtiments au peuple une bonne fois pour toutes !
  8. Libération de tous les prisonniers, partout : ce sont nos camarades !
  9. Libération inconditionnelle de tous les soldats : plus jamais d’armées de conscrits !
  10. Débarrassons le peuple de ses leaders bidons : tout le monde est un leader. La liberté signifie que tout le monde est libre ! Tout le pouvoir au peuple !

Concrètement, Sinclair met en place une communauté à Ann Arbor, dans la banlieue de Detroit, organise des festivals, manage des groupes, etc. Surtout, il écrit dans plusieurs journaux underground (dont Fifth Estate, qui existe encore) : le livre Guitar Army rassemble certains de ces écrits.

Des bas, des hauts mais aussi des drames ailleurs qu’à Nottingham

Sinclair y narre les vagues de son mouvement. Dans les temps forts, il raconte qu’il sent la sauce prendre, qu’il est temps de faire la révolution en « Amérike » (le K est une référence directe au Klu Klux Klan pour stigmatiser l’Amérique réactionnaire dans la contre-culture des années 60 et 70), que le peuple est sur le point de reprendre le pouvoir des mains des « porcs » (le terme pig désignait à l’époque la police et les politiciens au pouvoir). Dans les temps faibles, il raconte les descentes de police dans sa communauté pour arrêter les possesseurs de drogues (autant dire qu’ils font du chiffre), les festivals qui finissent mal, ou les faits divers malheureux qui mettent du plomb dans l’aile de l’idéal communautaire hippie :
- Les massacres de Kent State (4 étudiants tués par la garde nationale de l’Ohio lors d’un rassemblement pacifiste) et Jackson State
- La tuerie de Stonehead Manor (un homme tua sa fille de 17 ans et 3 de ses amis car elle était hippie et vivait en communauté - l’homme en question fut condamné mais reçut des centaines de lettres de soutien)

L’herbe et le LSD, oui ! L’alcool et l’héroïne, non !

Pour Sinclair, la jeunesse américaine doit prendre le pouvoir. Il prône un message pacifiste, dénigre le grand soir au profit d’un long processus de prise de pouvoir progressif en s’infiltrant dans les médias existants, en créant des disques sans passer par les majors, en organisant des concerts en évitant les gros acteurs. Pour lui, les "porcs" ont pris conscience de la menace de sa communauté et ont introduit l’héroïne (une "drogue de mort“), que les jeunes commencent à préférer à l’herbe et au LSD (des "drogues de vie"), pour tenter de la détruire. Alors Sinclair durcit son langage et envisage de prendre les armes, tout en continuant de convaincre les gens que l’héroïne c’est mal, que l’alcool c’est mal aussi :

« Ils veulent que tu boives de l’alcool parce que ça fait partie intégrante du système culturel réactionnaire. L’alcool te fait accepter toutes les conneries soporifiques, le mode de vie conditionnel et les contraintes du boulot. (...) Le reste des activités qui leur sont proposées va de pair avec le travail à l’usine - se saouler, jouer au bowling, chasser, acheter du mobilier, fonder une famille nucléaire, acheter une nouvelle voiture ou des fringues élégantes, aller au salon de beauté, toutes ces conneries »

qu’il faut continuer à vivre en communauté :

« Trouvez vos propres frères et soeurs, commencez à vivre ensemble. Au sein du système actuel, vivre, travailler, manger et faire tout le reste sous forme communautaire est non seulement plus amusant et efficace, mais aussi plus simple et moins onéreux. »

Traqué par la police, il va faire plusieurs séjours en prison, le plus fameux faisant suite à une condamnation de 10 ans de prison pour possession de 2 joints (cf. le fameux « they gave him 10 for 2 » de la chanson de Lennon). Les mouvements de soutien s’enchaînent et Sinclair sort finalement de prison au bout de 2 ans. Mais à la sortie, les choses ont changé : « les gens étaient déjà en train de couper leurs cheveux ou de remettre leurs soutiens-gorge ».

Et maintenant...

L’ouvrage s’arrête là. Nous sommes alors en 1971. Quand on se documente un peu sur internet pour voir ce que Sinclair a fait ces 40 dernières années, on se rend compte que tous ses efforts politiques ont un peu fini en eau de boudin. Il a fini par aller faire le DJ en Lousiane, faire de la « poésie sonore », et est aujourd’hui installé à Amsterdam, et vend des graines de marijuana par internet. C’est un peu la lose.

Un passage intéressant à lire, quand on est en pleine crise financière de 2011 :

« L’économie est aux mains de 200 familles américaines ou européennes. (...) La classe dominante ne sait plus du tout ce qu’elle fait : ses membres se contentent d’appuyer sur des boutons en espérant que les machines vont faire le boulot à leur place. Ils ne comprennent pas plus comment leur système fonctionne que je ne comprends comment fonctionne un ampli Marshall - ils se contentent de brancher l’alimentation et prient pour que ça se passe bien. »

Guitar Army finit par une liste sans fin de disques de rock & roll, de rhythm & blues et de livres. Voici une compile Spotify de quelques artistes recommandés pour se mettre dans l’ambiance :

P.-S.

On avait déjà évoqué John Sinclair sur ce site, dans la reprise de l’article de Ben Swank sur Detroit