L’histoire entre moi et Nada Surf a véritablement commencé un après-midi de juillet 1997.

Ma soeur avait remarqué que je passais leur single Popular en boucle et en avait profité pour prendre en main mon émancipation vis-à-vis de l’autorité parentale : elle m’emmènerait à leur concert, un concert de rock donc, lieu de concentration de tous les maux de la société actuelle : alcool, drogue, sexe et débauche. Je garde des souvenirs étonnemment précis de ce concert : chaleur torride sur le bitume du parking du Leclerc de Carhaix, la chemise à carreaux bleue ciel et blanche avec un énorme chat cousu dessus de Matthew Cavs (chanteur/guitariste), la nonchalance incroyable et la basse au niveau des genoux de Daniel Lorca (bassiste/chanteur) qui n’avait pas alors ses dreads improbables, le complet jean et marcel blanc d’Ira Elliott qui fut le premier batteur à étayer ma théorie naissante des "batteurs à gros bras" dont je parlerai peut-être un jour.

Un moment précis m’a même transformé à jamais : l’instant où Daniel passait à l’octave sur le "I’ll have an eternity" de Icebox et qu’Ira en profitait pour porter un coup fatal à sa crash qui ne s’en relèverait d’ailleurs que par l’intervention d’un roadie. Je pris alors trois décisions essentielles :
1. "Dès ce soir, je mettrai Icebox sur ma compile en cours d’élaboration"
2. "Dès ce soir, je ressors ma guitare de dessous mon lit où elle prend la poussière depuis trop longtemps"
3. "A compter d’aujourd’hui, la fréquentation de salles de concert sera une activité essentielle de mon emploi du temps"

Les années passèrent et je vis Nada Surf lors de chacune de leurs tournées à l’exception de celle de The Proximity Effect (je n’avais pas réussi à convaincre ma copine Elise, seule compagnon de lycée à avoir à la fois l’oreille réceptive au rock’n’roll et à avoir le permis de conduire, de faire avec moi les 100 km qui me séparaient du lieu de tournée le plus proche), et en février 2008, me voilà au Showcase, à Paris, une boîte épouvantable où Nada Surf vient de se produire (j’aurai deux mots à dire à leur tourneur).

Les bougres ont désormais la petite quarantaine, Daniel a toujours sa coiffure à base de n’importe quoi intégral, Ira a les avant bras intégralement tatoués et une moustache dont Hulk Hogan pourrait être jaloux et Matthew n’a pas bougé. Leur show est impressionant de constance dans l’enchaînement de perles rock ou pop. Ils viennent ici défendre Lucky mais n’oublient pas les albums précédents. Le concert commence par Hi-Speed Soul, bombe rock au rythme disco de leur chef d’oeuvre Let Go et s’enchaîne sur la plupart des singles du groupe : Always Love, Inside of Love, Blonde on Blonde, 80 Windows et un medley Stalemate/Love Will Tear Us Apart qu’ils jouent régulièrement depuis plusieurs années. Seul Popular manque à l’appel. Surprenant ? Pas tellement tant ce single originel aura pu amener le public et les maisons de disque à se méprendre sur la valeur réelle de ce groupe précieux qui n’a failli jamais se relever du label "groupe à tube planétaire" qui leur avait alors collé au visage.

Le groupe a pourtant aujourd’hui 12 ans de carrière et 5 albums au compteur. Après le crescendo High/Low, The Proximity Effect, Let Go, le groupe a opté pour un songwriting beaucoup plus doux depuis The Weight Is A Gift dont Lucky est le prolongement logique avec un spectre à peine élargi par la généralisation d’instrumentations hors du cadre guitare-basse-batterie (un clavier les accompagne d’ailleurs sur leur tournée 2008) et des harmonies vocales plus ambitieuses. Et si le résultat envoie moins de bois qu’auparavant, des titres aussi réussis que See These Bones, que Matthew a écrit après avoir visité les catacombes de Rome, montrent que Nada Surf peut encore tenir de belles promesses.